Lundi dernier, les meilleurs économistes de LCI et de BFMTV décryptaient les rapports publiés par Oxfam et Attac, deux officines d’extrême gauche notoirement altermondialistes et anticapitalistes. Ils en ont brillamment démontré l’inanité. Car l’extrême fortune des plus riches milliardaires est naturellement proportionnelle à leur incommensurable génie. En outre, elle bénéficie à (presque) toute l’humanité.

« Je voudrais pas… », hésite Eric Brunet. « Mais enfin, qui fait ces rapports ? » L’éditorialiste de BFMTV parle du rapport d’Oxfam sur les inégalités dans le monde et de celui d’Attac sur les sociétés du CAC40. Finalement, il n’hésite plus : « Je voudrais quand même… Juste un petit truc parce que ces rapports sortent à un moment précis, la veille de Davos. » C’est déloyal. Pourquoi ne pas les publier la veille du 15 août ? « Depuis ce matin, beaucoup de journalistes et de politiques prennent comme argent comptant (sic) ces rapports, comme s’ils émanaient de quelque autorité économique de premier plan. » Comme si Oxfam était le FMI, Attac la Banque mondiale.

« Oxfam, il faut quand même rappeler que c’est des gens qui mènent la guerre économique. » Horreur ! « La tête de liste de la France insoumise aux européennes, Manon Aubry, c’était la porte-parole d’Oxfam ! » Preuve qu’Oxfam est un repaire de gauchistes. « Il y a Cécile Duflot là-dedans. » Et de khmers verts. « Il s’agit d’officines très à gauche… » Voire de groupuscules très à l’ultragauche. « Ce sont des gens charmants mais qui sont des militants d’extrêm… » Gauche, oui, on a compris.

« Attac également ! » Gauchistes pareillement. « Leur façon de compiler des données est d’ailleurs tout à fait contestables. » On peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres. « Parce que pour sortir leurs informations sur les vingt-six plus grosses fortunes, ils ont pris des données qui sur le plan statistique sont tout à fait contestables. » En quoi ? Eric Brunet ne le précise pas mais il doit s’agir de données qui sur le plan statistique sont tout à fait d’extrême gauche. « Et ils n’ont qu’un objectif, c’est de montrer que le capitalisme est la pire chose, funeste, maléfique de l’humanité. » Alors qu’il est une bénédiction pour la planète et ses habitants.

« Les données statistiques qui parlent de la situation du monde, vous regardez l’illettrisme, grâce à la mondialisation, ça va mieux. » L’illettrisme va mieux ? J’en suis heureux. « Vous regardez la mortalité dans le monde, en Chine, en Afrique, ça va mieux. Vous regardez la mortalité infantile… » Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes mais Oxfam s’entête à dénombrer les milliards d’humains qui n’ont pas accès à l’eau potable, à l’électricité, à la santé, à l’éducation. Emmanuel Lechypre tente d’intervenir, Eric Brunet lui réplique par anticipation : « Je sais, il y a le syndrome de Stockholm, il faut dire “Ah, ils ont quand même un peu raison.” » Alors qu’ils ont totalement tort. « Depuis ce matin, les rédactions reprennent en chœur le rapport d’Oxfam, eh bien, il faut dire que ces gens-là sont des combattants idéologues. » Tandis qu’Eric Brunet est un combattant de la vérité.

Emmanuel Lechypre, le chroniqueur éco, revient sur le rapport d’Attac. « Il y a cet aspect un peu fumeux où on met en regard les profits et les impôts payés. » Ça n’a aucun rapport. « La réalité, c’est que si les grands groupes français ne vont pas chercher la croissance dans le monde, là où il y en a, ils n’existeront plus. Donc on pourra toujours déplorer qu’ils ne paient pas plus d’impôts en France. La réalité, c’est qu’ils en paient plus que ce qu’on croit : beaucoup de groupes font des profits à l’étranger, comme Total, je vous rappelle que les impôts qu’ils paient sur leurs profits sont plus élevés qu’en France. » Pauvres multinationales taxées de toutes parts…


Emmanuel Lechypre a dû lire très vite le rapport d’Oxfam. Il aurait pu y découvrir que les niveaux records de profits (et de patrimoine des milliardaires) s’expliquent aussi par la « diminution de la fiscalité des entreprises et des particuliers fortunés », comme le résume ce graphique réalisé à partir d’un échantillon de vingt pays riches et provenant des travaux de chercheurs américains (K. Scheve et D. Stasavage, Taxing the Rich : A History of Tax Fairness in the United States and Europe, Princeton University Press, 2016.)

Le présentateur Olivier Truchot craint que le rapport d’Oxfam, en stigmatisant les vingt-six milliardaires qui possèdent autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité, ne bride le développement de notre start-up nation : « Les rapports qui tapent constamment sur ces gens-là ne nous incitent pas à créer nous-mêmes des Amazon ou des Google. » Sans compter, se lamente Emmanuel Lechypre, que « les entreprises françaises sont celles qui paient le plus d’impôts dans le monde ». Pour compenser, il faudrait doubler le montant du CICE (comme dans le budget 2019), baisser le taux de l’impôt sur les sociétés (c’est prévu), supprimer l’ISF (on me dit que c’est déjà fait), instaurer une flat tax (on me dit que c’est fait aussi). « C’était une des premières phrases du macronisme, se souvient Anne Rosencher, de L’Express. Il avait dit qu’il fallait que chaque enfant rêve de devenir milliardaire. » Eric Brunet s’en souvient aussi : « Ça avait choqué terriblement ! » Les gens sont trop bêtes pour espérer devenir milliardaires, c’est à pleurer.



Pour entendre un autre son de cloche, je zappe sur LCI recueillir l’avis d’un incontestable expert « à la tête du premier quotidien économique français », comme dit David Pujadas, dont le propriétaire, Bernard Arnault, possède la quatrième fortune mondiale selon Forbes, ce qui fait de Dominique Seux le mieux placé pour juger le rapport d’Oxfam. « Dominique, je m’adresse au directeur de la rédaction des Echos, est-ce qu’on est dans un monde qui est tombé sur la tête ? » « On peut avoir une autre lecture. » Considérer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. « Le pouvoir d’achat de l’ensemble des habitants de la planète augmentant, des entreprises ont saisi ces opportunités, qui du coup ont plus de clients, donc la valeur des entreprises augmente. » Ainsi que la richesse de leurs propriétaires, on ne peut rien y faire. « Le patrimoine dont on parle, ce sont pour l’essentiel des actions des entreprises que ces gens ont créées. » Ils les ont bien méritées. « Ils ont créé ces entreprises qui ont réussi. » Il est normal que leur réussite soit récompensée (par milliards) — et de moins en moins taxée.

Dominique Seux prend un exemple. « Si demain matin j’ai une idée géniale pour remplacer Google et que ce soir je crée cette entreprise, elle ne vaut rien… Mais avec mon idée géniale, dans une semaine, elle vaudra peut-être un milliard, deux milliards si je la cote en bourse. » Deux milliards par semaine pour une idée géniale, c’est pas cher payé. « Est-ce que ça fait de moi quelqu’un d’ultra-riche ? » « Oui, si vous la vendez », répond Thomas Legrand. « Si je la vends, admet l’éditorialiste. Mais est-ce que c’est fondamentalement scandaleux, si j’ai cette idée géniale ? » Non, c’est la juste récompense d’un génie immense.

« Moi, je préfère regarder les inégalités de revenus qui me semblent beaucoup plus pertinentes. » Mais d’abord, persifle le directeur des Echos, « c’est intéressant de voir Oxfam se concentrer sur les inégalités de patrimoine alors même qu’ils luttent contre l’évasion fiscale qui concerne plutôt les revenus ». C’est louche. On ne peut pas lutter à la fois contre l’évasion fiscale et les inégalités de patrimoine. Dominique Seux explique sa préférence pour les inégalités de revenus « parce que les écarts de revenus ont moins progressé que les écarts de patrimoine ». Quand on vous dit que tout va pour le mieux.

Les écarts de patrimoine, en outre, sont plus difficiles à évaluer : « La valeur d’un appartement à Paris, à Rabat et en Inde, ça n’a strictement rien à voir, les comparer, ça n’a pas beaucoup de sens. Sachez que la quasi-totalité des habitants de Paris sont dans le 1 % les plus riches de l’humanité. » Seulement s’ils sont propriétaires de leur logement, oublie de préciser Dominique Seux, et justement grâce à des prix de l’immobilier exorbitants. « Est-ce que vous croyez que la majeure partie des Parisiens se sentent dans les 1 % les plus riches ? C’est peu probable. » Surtout s’ils sont locataires.


« Vous dites qu’on regarde le problème par un certain côté, relance David Pujadas, mais un extraterrestre débarquerait sur la Terre, il dirait : “Ceux qui réussissent, qui ont une idée géniale, il y a quarante ans, ils auraient été immensément riches, mais pas à ce point-là.” » « C’est un extraterrestre de gauche, alors », juge Thomas Legrand. David Pujadas fait parler des extraterrestres de gauche ? Je nage en pleine science-fiction.

Le présentateur envisage même (très furtivement) de faire table rase du système capitaliste, en tout cas de le « mettre à plat » : « Est-ce que c’est une fatalité ou est-ce qu’on peut corriger cela sans mettre à plat tout le système qui par ailleurs a montré son efficacité puisque depuis quarante ans il a fait sortir de l’extrême pauvreté des milliards de personnes, en Chine, en Inde ? » S’il a montré son efficacité, pas question de le mettre à plat. « Le taux de pauvreté dans le monde est à un niveau plus bas que jamais », renchérit Dominique Seux, concédant toutefois ne pas utiliser le même seuil de pauvreté qu’Oxfam pour parvenir à ce réjouissant résultat.

Il est question des inégalités de patrimoine en France, moins béantes qu’au niveau planétaire puisque, selon LCI, les vingt-six Français les plus riches le sont autant qu’un peu plus d’un tiers des plus pauvres. Cela paraît tout de même conséquent à David Pujadas — je commence vraiment à croire qu’un extraterrestre de gauche a pris possession de son enveloppe corporelle. Dominique Seux le tranquillise en lui expliquant que l’échantillon des vingt-six milliardaires n’est pas pertinent : « La part de revenus détenue par les 0,1 des Français les plus riches, c’est-à-dire 60 000 personnes, elle n’a pas bougé depuis quinze ans, c’est 1,8 % des revenus. » Tant mieux, mais ce n’est pas le sujet : David Pujadas s’offusquait des inégalités de patrimoine, pas de celles de revenus… « Les gens dont on parle, poursuit Dominique Seux, c’est 0,001 %, c’est 300, 500 personnes, et c’est elles dont le revenu a le plus progressé. » Ces personnes ne sont pas représentatives des riches. Par rigueur méthodologique, on évitera de les prendre en compte.


« On est un pays très égalitaire, assure Thomas Legrand, on a la passion de l’égalité. » Se plaindre d’inégalités relève d’une erreur de perception, en vertu d’une loi bien connue de la psychologie des peuples rappelée par Eugénie Bastié, du Figaro : « Plus une société est égalitaire, plus l’inégalité y est insupportable. » « Plus on se rapproche du but, enchaînent en chœur Thomas Legrand et Dominique Seux, plus la distance au but nous paraît énorme. » Ah bon, on se rapproche de la disparition des inégalités ? Je l’ignorais. En résumé, selon Eugénie Bastié, « on est dans une société égalitaire qui ne supporte plus l’inégalité ». Heureusement, pour apaiser les tensions, le gouvernement s’emploie à rendre la société plus inégalitaire, comme le démontre cet éloquent graphique du Monde (publié avant les mesures prises sous la pression des Gilets jaunes) :


Arrive la dernière séquence de 24h Pujadas, celle des « partis-pris », dont celui de « l’économiste » Pascal Perri. A son tour, il livre son analyse sur le rapport d’Oxfam, précisant en préambule : « Quand on est dans les sciences sociales, on s’intéresse aux sources. » Eric Brunet doit être dans les sciences sociales car Pascal Perri parvient à la même conclusion que lui : « Oxfam fait partie de la galaxie des organisations altermondialistes. » Beurk. « Très hostiles au marché, très hostiles au capitalisme. » Pouah. « Donc, tout ce qui peut nuire au libre-marché est évidemment bon pain pour cette organisation. » Or, on sait que les inégalités de patrimoine sont très bénéfiques au libre-marché. « Il faut ajouter que c’est une évaluation de caractère patrimonial, on ne parle pas de cash. » Avec leur immense fortune, ces vingt-six milliardaires ne peuvent même pas s’acheter une baguette à la boulangerie. « Alors, oui, en effet, vingt-six milliardaires possèdent la moitié des biens possédés par l’humanité, c’est incontestable. » Même si c’est très contesté par Dominique Seux et Eric Brunet.

« Il y a deux explications logiques, avance Pascal Perri. D’abord, la mondialisation des marchés. » L’augmentation de la taille du marché, déjà invoquée par Emmanuel Lechypre et Dominique Seux… Mêmes raisonnements, mêmes arguments, le mimétisme des « économistes » télévisés est fascinant. « Le marché, aujourd’hui, c’est 5 milliards d’individus. » Tant pis pour les deux milliards restants, les plus pauvres, non solvables… ceux dont le rapport d’Oxfam se préoccupe justement — mais pas Pascal Perri qui, comme ses collègues, cantonne son propos aux riches et à la légitimation de leur fortune. « La richesse a prospéré donc les fortunes se font beaucoup plus rapidement et ce sont des fortunes mondiales. » Il est donc logique qu’elles atteignent des niveaux stratosphériques.


« Deuxième élément, ce succès notamment des American tech, des sociétés californiennes, repose sur des intuitions géniales. » Comme l’idée géniale à 2 milliards que Dominique Seux a imaginé avoir. Pascal Perri cite Jeff Bezos qui « a l’idée de vendre des livres sur Internet. Il y a quand même un coup de génie de ces entrepreneurs ». Et le génie, c’est inestimable, n’en déplaise à Oxfam. « Il y a malgré tout une réserve. Il s’agit d’une fortune boursière. Vous vous rappelez du scandale Cambridge Analytica, en une journée, c’est une correction boursière de 100 milliards de dollars pour Facebook. » Un revers de fortune tel que Mark Zuckerberg a manqué se retrouver à faire la manche sur un trottoir de la Silicon Valley. « Donc on peut dire que Jeff Bezos a une fortune potentielle supérieure au PIB du Maroc ou de l’Algérie, je peux l’admettre, mais le PIB du Maroc ou de l’Algérie sont sans doute beaucoup plus solides et plus durables que la fortune de monsieur Bezos. » Sans parler de la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, beaucoup plus solide et plus durable que la santé de Jeff Bezos.

« Dernier élément, intime Pascal Perri, allez visiter ce site, Philanthropy. C’est The Giving Pledge, ce sont les promesses de dons de toutes les personnes ou des familles qui ont une immense fortune et qui se sont engagés à en céder plus de la moitié pour des causes économiques, humanitaires, éducatives, tout ce que vous voulez. » Au lieu de réclamer la justice fiscale, mieux vaut miser sur le retour en grâce de la charité. « La particularité de ces milliardaires américains, c’est aussi qu’ils sont très généreux. » Pourvu que leurs patrimoines continuent à augmenter, leur générosité n’en finira plus de ruisseler.

Source : Télérama


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